Article dans le journal  »La croix »

Il y a bientôt cinquante ans, Paul VI publiait l’encyclique Humanae vitae sur la régulation des naissances. Chargée de recherche au Centre Émile Durkheim de Bordeaux, la sociologue Magali Della Sudda a étudié une centaine de lettres reçues par l’Action catholique des femmes après la publication de l’encyclique.

 

Une centaine de lettres reçues par l’Action catholique des femmes décrivent leur tiraillement entre leur expérience quotidienne et les enseignements du Magistère. / GABRIEL CASSAN/gabe9000c – stock.adobe.com

Humanae vitae : ce que révèle le courrier de lectrices catholiques
Propos recueillis par Anne-Bénédicte Hoffner, le 19/07/2018 à 16h06


La Croix : Vous avez étudié les lettres rédigées par des membres de l’Action catholique générale féminine, adressées au journal de l’association entre octobre 1968 et février 1969, dans la foulée de la publication de l’encyclique Humanae vitae (1). Que disent ces courriers ?

Magali Della Sudda : Dans son numéro d’octobre 1968, L’Écho de notre temps, le bimensuel de l’ACGF, a commenté l’encyclique Humanae vitae et invité les lectrices à réagir. 98 lettres seulement sont conservées dans les archives sur les 2 958 traitées par l’association à la suite de cet appel. La plupart sont écrites par des femmes (76), quelques-unes par des couples (4), 17 par des hommes et une par « un groupe de foyers chrétiens ».
Ces lettres, qui rapportent des expériences très concrètes, parfois très intimes mais toujours avec retenue, révèlent à quel point leurs auteurs étaient partagés entre leur attachement à l’Église et le doute quant à leur capacité à mettre en œuvre son enseignement. Ils disent leur regret de ne pas trouver dans l’Église le soutien dont ils auraient besoin.

Comment est née « Humanae vitae »
Sur quel plan se situe leur argumentation ?
M.D.S. : La plupart argumentent à partir de leur propre situation de mères de famille ou parfois comme médecins ou infirmières, expriment soit un franc désaccord, soit un doute. Elles font état de problèmes de santé (« dépression nerveuse » liée à de « nombreuses maternités », césariennes, irrégularité des cycles), de soucis financiers, en particulier dans les familles ouvrières.
De nombreuses femmes évoquent également « le devoir conjugal », la « charité » à l’égard de leur conjoint et ne voient pas comment « dire non » à leur conjoint sauf à le pousser vers l’adultère… Un mari, père de cinq enfants – dont « le dernier est un bébé Ogino » –, témoigne de la nécessité pour un couple de vivre une sexualité épanouie. « Nous pensons que l’actuel successeur de Pierre n’est pas très au courant d’un point de vue pratique. Il parle dans l’abstrait et dans une perspective légaliste », écrit-il.
Quelques femmes plus âgées défendent totalement le texte. C’est aussi le cas du seul prêtre qui écrit, un aumônier de l’association furieux que la revue ose présenter l’encyclique comme débattue et inviter les lectrices à donner leur avis ! Enfin, une seule femme manifeste sa rupture avec l’Église autour de cette question de la sexualité et de l’accès à la contraception.

Que révèlent ces lettres de l’état d’esprit, et de la vie conjugale, des femmes catholiques dans les années 1960 ?

M.D.S. : C’est une parole de femme tout à fait inédite, à une époque où le courrier des lectrices (dans le journal Marie-Claire ou l’émission de Ménie Grégoire sur RTL) devient un mode d’expression essentiel, d’émancipation ou au moins d’affirmation de soi, de sa féminité, dans et en dehors de l’Église. Elle est intéressante à double titre : parce que l’ACGF est la plus importante association féminine à l’époque, et parce que cette période est mal connue. Les femmes de ces années-là ont toujours été suspectées par celles qui sont venues après d’avoir été trop conservatrices et pas assez féministes.
Or, ces archives montrent que des transformations sont déjà en cours. Les lettres écrites par les hommes sont d’ailleurs intéressantes sur le plan de l’égalité entre conjoints. L’évolution est radicale depuis les « lettres à l’abbé Viollet » (2), écrites dans les années 1920 et 1930. À l’époque, les femmes, et parfois aussi leur conjoint, écrivaient pour demander un conseil. Trente ans plus tard, le registre a changé : la revendication d’une intimité conjugale, le refus du regard inquisiteur du prêtre sur la sexualité apparaissent fortement.

Plusieurs évoquent aussi le souhait de prendre une décision « en conscience » et relèvent la contradiction avec l’accent mis sur ce point par le Concile Vatican II…

M.D.S. : L’appel à la responsabilité des fidèles était au centre de l’aggiornamento de ces années-là : une partie des catholiques attendaient qu’il se traduise également dans le domaine de la sexualité. Le texte d’Humanae vitae leur apparaît donc comme infantilisant. « Depuis deux ou trois ans, on nous invite à devenir adultes, à prendre nous-mêmes nos décisions sans demander tout le temps ce qui est permis et défendu », écrit ainsi une femme mariée et mère de six enfants. « Maintenant Paul VI a parlé, il faut faire l’amour sur commande et non quand on en a envie ». Un autre couple évoque une décision prise « en toute conscience (…) qui nous semble, à nous personnellement, la seule possible ».
L’ACGF n’a pas pris parti, mais le fait même qu’elle ouvre le débat dans ses colonnes et fasse apparaître ces dissensions en a scandalisé certains. La publication dans la revue de certains extraits – plutôt représentatifs de l’ensemble – prouve que les responsables et les aumôniers du mouvement avaient envie de donner la parole aux femmes. Aucune de ces femmes ne revendique une sexualité libre, en dehors du cadre conjugal : elles souhaitent seulement articuler les injonctions du Magistère avec leur désir d’une sexualité épanouie, qui ne soit pas nécessairement procréatrice.

(1) L’ACGF a été créée en 1954 à la suite de la Ligue féminine d’action catholique française avec comme mandat « l’apostolat par les femmes auprès des femmes ». L’association publiait à ses débuts L’Écho de notre temps, bimensuel tiré à 1 053 000 exemplaires en 1973 et distribué par les militantes aux abonnées.

Après l’ACGF, l’association est devenue l’Acf  (Action catholique des femmes)